C’était à la fin d’un cours sur la justice où j’avais commenté l’extrait de la République de Platon consacré à la légende de l’anneau de Gygès. Un élève, Jan, est venu me parler du Seigneur des anneaux. J’en ignorais jusqu’à l’existence et il m’en a vivement recommandé la lecture. Quelques temps après, dans une librairie, j’ai feuilleté le livre. Ah, les désastres causés par le pseudo-intellectualisme et les préjugés dont mes études, et aussi mon éducation, m’avaient carapaçonnée ! La collection publiait d’autres ouvrages que je méprisais, l’illustration de la couverture m’apparaissait puérile et je reposais le livre. Je rêve que, par un hasard extraordinaire, Jan lise ces lignes ; il s’amusera de la bêtise de son enseignante et se félicitera d’être malgré tout à l’origine de sa «conversion. »
Car il y eut, quelques années après - ce ne pouvait être un simple hasard - à la suite d’un cours consacré au même texte platonnicien, Rémy et Édouard pour établir un rapprochement avec le même livre, plus exactement avec le film. On me prêta le DVD. J’allai voir le troisième épisode au cinéma. Puis je dévorai les trois tomes de Tolkien, plusieurs fois. Je remontai la source vers Bilbon le Hobbit. Et je m’inspirai du romancier anglais pour illustrer certains thèmes de mes cours, j’écrivis des commentaires, des réflexions…
Il y a trois ans, je préparais, cartes étalées sur la table, un voyage dans l’Aude où se visite, entre autre, une célèbre abbaye. Le parcours était bouclé sur mon papier, sauf l’abbaye, introuvable malgré ma documentation. Je le déplorais auprès de ma moitié : « Pourtant, Foncombe, c’est forcément signalé quelque part ! » « Tu devrais plutôt chercher Fontfroide... »

J’avais confondu le nom du pays des Elfes avec la toponymie d’un département français !

Si c’était distraction de ma part, c’est surtout l’œuvre du génie littéraire de faire entrer le lecteur dans la fiction qui envahira sa propre réalité. Mais cette invasion n’est pas qu’un détournement ; elle est aussi un révélateur. « Il y a, en effet, depuis des siècles, des hommes dont la fonction est justement de voir et de nous faire voir ce que nous n’apercevons pas naturellement. Ce sont les artistes. » ( Bergson , La pensée et le mouvant. )
Alors je veux laver ici les derniers relents de snobisme intellectuel qui me font trop souvent préciser, quand j’évoque Tolkien en classe, qu’il était professeur d’université. Je sais bien d’où elle vient, cette habitude absurde de n’accorder de crédit qu’aux auteurs que leurs fonctions, quelles qu’elles soient, auréolent d’un « sérieux officiel. » Mais si je peux penser philosophiquement au Seigneur des anneaux, c’est avant tout car il s’agit de l’œuvre d’un grand artiste.

samedi 30 avril 2011

UNE FIGURE MALFAISANTE DU SEIGNEUR DES ANNEAUX : SAROUMANE OU LA TECHNIQUE POUR DOMINER.



« Quand Saroumane le sage a-t-il abandonné la raison pour la folie ? »
Gandalf, La Communauté de l’anneau.

« L’ancien monde brûlera dans les flammes de l’industrie. Les forêts tomberont.
Un nouvel ordre naîtra. »
Saroumane, Les Deux tours.

« Il y a toujours quelque fumée qui s’élève de l’Isengard, ces temps-ci ( … )
Il fut un temps où Saroumane se promenait dans mes forêts.
A présent, il a un esprit de métal et de rouages
et il ne se soucie plus des choses qui poussent. »
Sylvebarbe, Les Deux tours.



Saroumane le sage, Saroumane le fou.

Après le prologue qui ouvre La communauté de l’anneau, et donc la trilogie, Frodon et Gandalf sont les deux premiers personnages à apparaître, probablement car chacun tient une place privilégiée et complémentaire dans les aventures qui vont se dérouler. Frodon est le héros du film dans la mesure où l’avenir du monde dépend de la réussite de son entreprise. Etre ordinaire, il va se dépasser et offrir sa vie à une cause juste. Gandalf est, au contraire, un être qui n’a rien d’ordinaire. Magicien, il est doté de pouvoirs que ne possède aucun des autres habitants de la Terre du milieu. Affable et souriant, il n’a pas très bonne réputation dans la Comté depuis qu’il a entraîné, quelques décennies plus tôt, Bilbon dans de drôles d’aventures. Il est vrai que les magiciens sont détenteurs d’une mémoire ancestrale et peuvent en particulier communiquer avec les animaux pour solliciter leur aide et commander aux éléments. Ce savoir surnaturel éveille la méfiance. Gandalf n’en est pas moins l’ami fidèle de Bilbon et de son neveu, Frodon. C’est à travers la description qu’il en fait à ce dernier que le spectateur découvre un autre magicien, Saroumane le Blanc : « Le mal gronde en Mordor. Il faut que je vois le supérieur de mon ordre qui est à la fois sage et puissant. Croyez-moi, Frodon, il saura quoi faire. »

Les magiciens semblent ainsi former une confrérie dont Saroumane est le maître. Destinés à veiller à la paix sur la Terre du milieu, ce sont des sages parce qu’ils traquent le mal. Saroumane est sage entre les sages, son expérience lui conférant des pouvoirs plus étendus. Pourtant, en quelques répliques, la situation se renverse : « Quand Saroumane le sage a-t-il abandonné la raison pour la folie ? » s’insurge Gandalf. Pourquoi traiter de fou un sage ? Parce que Saroumane a choisi le camp adverse, le camp du mal : « Il faut nous rallier à Sauron. Ce serait plus sage, mon ami. » conseille le maître, d’un ton doucereux, au disciple outré. La sagesse selon Saroumane n’est pas la sagesse selon Gandalf.

Saroumane considère en effet que sa décision est sage parce qu’elle est la plus réaliste : « Contre le pouvoir du Mordor, il ne peut y avoir de victoire. Il faut nous joindre à lui, Gandalf. » Saroumane se range à l’avance du côté du vainqueur, refusant un combat qu’il est certain de perdre. Il ne tente pas de résister, espérant être sauvé et participer au nouveau pouvoir. Au début des Deux tours, alors que la situation se présente au mieux pour lui, il se félicite de son choix : « A présent, qui a la force de s’opposer aux armées de l’Isengard et du Mordor, de s’opposer à la puissance de Sauron, de Saroumane et à l’union des deux tours ? » La sagesse, pour Saroumane, est stratégie politique. Dominer est son but. Peu importe les moyens qu’il lui faut déployer. « Nous n’avons qu’à supprimer ceux qui s’opposent à nous. » professe-t-il. N’entre-t-il pas aussi une part de crainte dans sa décision ? Une remarque de Gandalf le laisserait penser : il est « toujours plus puissant car il est mû par la peur de Sauron. » Saroumane dissimule ainsi sous le beau nom de sagesse son opportunisme et sa lâcheté.

Mais aux yeux de Gandalf, Saroumane est à la fois un traître et un fou. Il a « abandonné la raison. » Le verbe abandonner accuse ; on abandonne volontairement, en connaissance de cause. Si Saroumane avait perdu la raison, on aurait pu lui trouver des excuses. Mais il y renonce de son plein gré, rejetant ainsi tout sens de la mesure et toutes les valeurs attachées à sa qualité de magicien : respect de la vie, protection des plus faibles contre le mal. Pour Gandalf, la sagesse réside dans le choix raisonné de ce qui est bon pour tous les habitants de la Terre du milieu, quel qu’en soit le prix. La sagesse consiste donc à résister, coûte que coûte, à Sauron. Le devoir de chacun est de lutter contre ses propres ambitions et ses peurs. Les deux magiciens ont donc une idée de la sagesse aux antipodes de celle de l’autre.

Un épisode en apparence anecdotique du film illustre cet antagonisme. Gandalf est réputé dans la Comté pour ses prouesses pyrotechniques. Ses feux d’artifices ravissent les enfants comme les adultes. Dans la nuit où la fête pour l’anniversaire de Bilbon bat son plein, la foule est d’abord effrayée par le dragon qui fond sur elle ; il éclate soudain en milliers de points lumineux pour le plus grand soulagement de tous mais aussi pour leur plaisir. Gandalf a joué à faire peur et les spectateurs s’amusent avec lui. Saroumane aussi maîtrise la poudre mais il ne joue pas : il l’utilise à des fins militaires. Lorsqu’il fait peur, ce n’est pas un jeu. Car il a décidé de remplacer « l’ancien monde » par un « nouvel ordre. »


De « l’ancien monde » au « nouvel ordre. »

Au premier degré, l’expression « ancien monde » n’a qu’une signification temporelle. Le monde de la Terre du Milieu est ancien puisqu’il existe depuis plusieurs millénaires. Le spectateur le déduit, par exemple, lorsque Elrond, à propos de la bataille où Sauron fut vaincu par Isildur déclare : « J’étais là, il y a trois mille ans. » Les paysages de la Terre du Milieu laissent d’ailleurs deviner l’âge vénérable de la civilisation qu’elle abrite. Les lieux les plus reculés conservent les marques de l’implantation humaine. Le cadre des scènes finales de La Communauté de l’anneau illustre, par exemple, cette permanence. Les sculptures géantes représentant « les rois de jadis » forment une porte sur les rives du fleuve. Sur la berge, une statue plus modeste semble se recueillir ; enfin, un peu plus loin, Frodon croise une tête sculptée puis se réfugie dans les vestiges d’un monument. A travers toutes ces traces, le passé se rappelle toujours aux vivants, dessinant le cheminement d’une humanité qui perdure. Ainsi, on pourrait penser que Saroumane ne fait que constater la longévité du monde dans lequel il vit.

En réalité, dans sa bouche, l’expression « ancien monde » est péjorative. Le monde est ancien, sous-entendu il n’est pas moderne. Par exemple, il n’y a pas de villes dans la Terre du Milieu... Ses habitants sont clairsemés, séparés par de vastes étendues sauvages, souvent sans routes ni chemins. Les citadelles et les châteaux y sont posés sans heurter la vue ; fondus dans le décor, leurs bâtisseurs ont su tirer du cadre naturel un parti qui le respecte. Edoras épouse les formes de la colline où elle est posée ; Elm s’adosse à la montagne à l’intérieur de laquelle se dissimule sa plus grande superficie. Même Minas Tirith dont la pointe pénètre la plaine surplombe celle-ci à la façon d’une falaise qui prolongerait les éperons rocheux lui servant de fondations. Mais l’absence de modernité s’exprime encore plus dans les activités économiques, toutes en lien avec la nature : agriculture pour les Hobbits, élevage de chevaux pour les Rohirim, exploitation de mines pour le Nains. Un économiste parlerait de secteur primaire par opposition aux activités industrielles et de services (secteurs secondaire et tertiaire) caractéristiques de la société moderne. Or, par définition, la modernité s’oppose à la tradition.

C’est pourquoi lorsque Saroumane parle d’ « ancien monde », son ton dénonce une attitude qu’il juge trop conservatrice. Il est vrai que, passé le prologue de La Communauté de l’anneau, le spectateur est plongé dans une ambiance rustique. Les plans successifs de la Comté dévoilent un mode de vie en harmonie avec la nature. Le vert domine mais pas le vert sombre des forêts impénétrables et un peu angoissantes, un vert lumineux, presque chatoyant. Gandalf se déplace en calèche ; pas d’autres bruits que les cris des enfants qui jouent, des pas et des travaux agricoles. Les maisons, les fameux trous de Hobbits, dépassent à peine du sol qu’elles vallonnent. Le tapis verdoyant des toits abrite des intérieurs où règne le bois. Le confort n’est pas absent ; les trous de Hobbits ne sont pas des cavernes pour hommes préhistoriques mais plutôt les nids d’un peuple bon vivant et paisible. Plus tard, le spectateur découvrira Fondcombe et la Lothlorien. Habitations fondues dans les arbres dont elles épousent les formes élancées et ouvertes, musique des cascades et des chants d’oiseaux, herbe pour tapis : ne se croit-on pas en pleine nature alors qu’il a fallu probablement déployer des prouesses techniques pour atteindre une telle perfection ? Quant aux constructions de la Moria, elles possédaient aussi, avant l’invasion des Gobelins, la majesté des lieux édifiés avec les éléments naturels, ici la pierre. Ce que « l’ancien monde » conserve, c’est le maximum de nature, car tous ces bâtisseurs ont composé avec elle et non pas contre elle. C’est aussi un savoir-faire ancestral. Finalement, « l’ancien monde », c’est le monde édifié au cours des millénaires par les Hommes, par les Hobbits, par les Elfes et par les Nains, bref, par les peuples que Sauron et Saroumane veulent détruire.

Et c’est donc, finalement, parce qu’il a ce projet de destruction que Saroumane, par anticipation, appelle « ancien monde » le monde dans lequel il vit. Sûr de la victoire de Sauron et par conséquent de la sienne, il relègue déjà le présent dans le passé. La Communauté de l’anneau puis Les Deux tours, jusqu’à l’issue de la bataille du gouffre de Elm, montrent la montée en puissance des deux alliés. Leurs adversaires, quand ils sont lucides, sentent programmée la disparition de leur monde. Elrond annonce le départ imminent de son peuple de la Terre du Milieu et Frodon voit, dans le miroir de Galadriel, sa chère Comté dévastée par les flammes, ses amis réduits en esclavage. Pour le camp de Sauron et Saroumane, « l’ancien monde » est à détruire tandis que les amis de Gandalf cherchent à le préserver, redoutant ce que sera « le nouvel ordre

Cette expression-ci a des résonances tristement historiques. Les régimes totalitaires du XX° siècle, qu’ils aient été fascistes, staliniens ou nazis, avaient fait de l’ordre nouveau leur objectif. Il s’agissait de faire table rase du passé, d’extirper ses racines et d’exterminer ses excroissances. Quand « l’ancien monde » encore existant est comparé au « nouvel ordre » en projet, ce n’est jamais à l’avantage du premier. Même si l’expression peut séduire les plus naïfs car la nouveauté est attirante et l’ordre rassurant comparé au chaos, elle laisse toujours planer une menace. Faire de l’ordre suppose de trier, classer, jeter. Le monde, aussi ancien soit-il, n’est-il qu’un tiroir à « nettoyer » de ses indésirables ? C’est en tout cas ce qu’estime Saroumane.

Mais pourquoi est-il si sûr d’y parvenir ? Parce qu’il dispose d’un atout nouveau, qu’aucun de ses adversaires ne possède : l’industrie.


Le nouvel ordre sera industriel.

Saroumane qui a « un esprit de métal et de rouages » veut réaliser la « révolution industrielle » encore inconnue dans la Terre du Milieu. Vu de loin, l’Isengard est circulaire ; des murs ou des tranchées qui tous convergent vers la tour centrale dessinent les rayons d’une roue, la tour formant l’essieu. Les roues, symboles de l’industries, ont envahi ses cavernes. Celles-ci, comme une interminable plaie dans ce qui était naguère un parc fastueux retentissent des coups de marteaux sur les enclumes. On y fabrique en série des épées, des casques et autres lances. Ces armes sont, bien sûr, traditionnelles ; la nouveauté réside dans leur mode de production. Elles s’entassent par millier dans un fracas métallique. La production de masse caractérise l’industrie. Dard, l’épée offerte par Bilbon à Frodon ou l’épée d’Isildur, Narsil, sont le fruit de l’artisanat elfique. Nées d’un travail patient, de gestes précis, elles possèdent la beauté des objets uniques ; la preuve, chacune a un prénom, comme un enfant ou un ami. L’industrie au contraire est pressée ; elle produit vite et anonymement un équipement impersonnel. Les scènes de forge expriment la distance séparant l’artisanat de l’industrie. Dans Le Retour du roi, lorsque Elrond fait reforger la lame de Narsil, ses Elfes travaillent dehors, à l’abri de deux arbres séculaires ; le feu dont ils ont besoin éclaire moins que le rai de lumière jailli de l’arrière-plan ; c’est un feu dominé, circoncis dans un foyer au contours définis ; les deux forgerons dominent les éléments naturels (feu et fer) sans jamais être dépassés par eux. Les forgerons de l’Isengard semblent au contraire perdus dans les cavernes. L’industrie dévore ses ouvriers. Cernés par des flammes omniprésentes, ces sortes de fourmis interchangeables servent une tâche aveugle. Dans toutes ces scènes, le fond systématiquement noir lacéré des couleurs de la flamme pèse comme une menace.. Mais pour que de tels feux brûlent nuit et jour, il leur faut du combustible.

L’industrie, en effet, suppose une source d’énergie capable de produire de la chaleur. Elle est toute trouvée pour Saroumane : ce seront les arbres. Il n’y a qu’à les couper. Une rumeur s’élève aux premiers coups de hache, une rumeur qui ne cessera d’enfler, de se répercuter dans toute la forêt mais aussi dans les forges où les Orques improvisés bûcherons les font directement basculer. Saroumane ne voit plus dans la nature que matière première à consommer. N’est-il pas conscient que les arbres sont des êtres vivants ? Les Orques eux-mêmes avaient été intimidés : « Les arbres sont solides, Seigneur, leurs racines sont profondes. » Saroumane ne l’ignore pas, lui qui autrefois ne dédaignait pas de fréquenter Sylvebarbe. Probablement que sa conscience, comme son esprit, est devenue de métal. Obsédé par son but, il réduit les arbres à un simple instrument pour l’atteindre. La fin justifiant les moyens, il est devenu sourd à ce qui est vivant.

L’autre phase du plan de Saroumane illustre à quel point. Car dans cet assourdissant vacarme de fer et de douleur, Saroumane, outre les armes, fabrique à proprement parler une armée. Ses cavernes sont, comme l’antre du docteur Frankenstein, le laboratoire où l’on produit du « vivant », des Orques en série. Ils surgissent immédiatement opérationnels : peu de gestation, pas de croissance, pas d’apprentissage, prêts à combattre. Ils sont, en plus, capables de supporter la lumière du grand jour et de se déplacer très rapidement, ce qui n’est pas le cas pour les Orques « naturels. » Comment sont-ils, précisément, « fabriqués » ? Gandalf l’indique en partie : « Par un odieux procédé, Saroumane a croisé des Orques avec des Gobelins dans le but d’en élever une armée dans les cavernes de l’Isengard. » Le résultat est en tous cas terrifiant. L’aîné des Uruk-haï ainsi « né » a pour premier geste d’étrangler son « accoucheur », un Orque qui l’aidait à s’extraire de la glaise Plus tard, Langue de vipère, pourtant peu scrupuleux, est ému aux larmes devant ces interminables colonnes de guerriers vomis par les entrailles de la terre. Larmes de joie ou d’inquiétude ? Les Huruk-Haï sont des monstres, effrayants par leur force et leur cruauté. Mais la monstruosité évoque aussi une déviation de la nature.

Or, c’est bien contre la nature que Saroumane agit. La réduction systématique des arbres à l’état de simple combustible va ruiner la forêt. Et comment qualifier la création de l’armée des Uruk-Haï ? « Sais-tu comment les Orques sont venus au monde ? » demande Saroumane à son « premier-né » ? « C’était des Elfes autrefois, des Elfes enlevés par les pouvoirs des ténèbres, torturés et mutilés. Une forme de vie horriblement anéantie. Aujourd’hui, ils sont parfaits, mes combattants Uruk-Haï. » L’Orque en lui-même serait donc le résultat d’une opération par laquelle la nature avait été une première fois bafouée. Bafouée par la mutilation. C’est par la création que Saroumane la bafoue une deuxième fois. En effet, programmer la naissance d’êtres d’une espèce nouvelle revient à vouloir égaler la nature, voire la dépasser. D’ailleurs, Saroumane souligne la perfection de son invention. Quelle créature naturelle aurait les capacités guerrières des Huruk-Haï ? Aucune, estime Saroumane. Son procédé tient à la fois de la manipulation génétique et de l’eugénisme. Il est jugé « odieux » par Gandalf car dans la tradition que ce dernier défend, la nature seule est créatrice. Surtout, la nature ne produit pas de machines à tuer.

Cette armée n’est pourtant pas toute puissante. C’est pourquoi Saroumane la dote d’une arme nouvelle : les explosifs qui serviront à ouvrir une brèche dans le point faible du gouffre de Elm, la grille du caniveau. L’usage de la poudre à des fins guerrières est la troisième facette de la modernité que Saroumane entend imposer à la Terre du Milieu. Or, dans l’histoire de l’Occident, l’usage de la poudre marque une frontière entre deux mondes : le monde antique et médiéval d’une part, l’âge moderne et contemporain de l’autre. Dans le premier, l’issue de la guerre est affaire de stratégie, de vaillance, de force physique alors que les moyens techniques engagés décident en grande partie dans le second. Les Deux tours met en scène ce basculement d’un monde dans l’autre. Aragorn, Théoden, Gimli et Legolas appartiennent à une tradition chevaleresque : la force vient d’abord du courage du guerrier, de son habileté et de son intelligence. La force de leur adversaire Saroumane réside dans ses compétences techniques.

A la bataille du gouffre de Elm, l’industrie est en passe de gagner. Les Uruk-haï engouffrés dans la brèche sont trop nombreux. La main blanche de Saroumane flotte déjà sur la forteresse. Les défenseurs de « l’ancien monde », repliés dans le bastion, effectuent leur dernière chevauchée aux devants de l’ennemi « pour la mort et la gloire » proclame Théoden.

La lumière et l’eau pour vaincre les ténèbres et le feu.

Surgit alors Gandalf. Car la bataille du gouffre de Elm est dans une certaine mesure le troisième round de son combat personnel avec Saroumane. Ce combat avait débuté lorsque, dans La Communauté de l’anneau, Saroumane avait annoncé son intention de s’allier à Sauron. Gandalf devait se soumettre ou disparaître. Parvenu à s’échapper de la tour où il était prisonnier, le magicien gris avait néanmoins été vaincu par son supérieur : en contraignant Gandalf à passer par la Moria et à combattre le Balrog, le magicien blanc était parvenu à se débarrasser d’un adversaire à sa taille. Revenu à la vie, Gandalf avait remporté une première victoire sur son ancien maître en désenvoûtant le roi Théoden. Enfin, sur le champ de bataille de Elm, Gandalf le blanc vient à bout de l’armée de Saroumane. Face aux milliers de lances brandies, le magicien dévale la montagne à la tête des Rohirim. Les Uruk-haï, bien que conçus pour supporter la lumière du jour, sont soudain aveuglés par la blancheur qui auréole leur assaillant. La prouesse technique qui devait ouvrir l’ère moderne est vaincue par la magie mais aussi par la résistance des assiégés, l’entraide et la confiance qu’ils se portent mutuellement.

Pourtant c’est la nature qui va infliger à Saroumane son démenti le plus cinglant en se vengeant elle-même. Vivante et non pas simple matière inanimée, elle a les moyens de réagir aux agressions. Les forges de Saroumane ne fonctionnaient qu’au prix de la destruction des arbres. « Abattez-les tous ! » avait ordonné le magicien. Sous l’attaque, les Ents et les arbres se sentent abandonnés : « Plus personne ne se soucie des forêts, à présent (… ) Les orques viennent avec le feu, ils viennent avec des scies, tenaillant, mordant » déplore Sylvebarbe. Les arbres souffrent en silence mais « la colère couve dans leur cœur. » Comme n’importe quel homme, hobbit, nain ou elfe, les arbres éprouvent douleur et ressentiment. En ce sens, les forges apparaissent comme des sortes de crématoires au service d’un génocide. Les forêts doivent être systématiquement arrachées afin que Saroumane puisse atteindre son but. Sa tâche est facilitée par l’absence de toute réaction chez ses victimes. Car d’abord, malgré leur rôle de gardiens, les Ents restent impassibles. « Nous, les Ents, nous ne nous sommes pas souciés des guerres des hommes et des magiciens depuis fort longtemps. »

Qu’est-ce qui déclenche alors leur révolte ? Une ruse de Pippin. Désespéré, comme Merry, par la décision de la Chambre de Ents de ne pas prendre parti, il fait en sorte que Sylvebarbe constate de ses yeux les ravages : une étendue noire et calcinée à la place des arbres que le vieil Ent avait connus « à l’état de noix et de glands », autant dire des arbres séculaires. Sa douleur est la douleur que tout être conscient éprouve devant la mort des siens. Comme cette mort n’a rien de naturel, elle provoque la colère contre son responsable. C’est ainsi que les bergers des arbres décident de livrer une bataille qu’ils avaient, après d’interminables conciliabules, d’abord refusée. Lors de l’attaque des Ents et pour la première fois à l’écran, Saroumane n’est plus ce personnage hautain et dominateur, menton levé insolemment et regard sûr de lui comme lors de toutes ses apparitions. Penché à son balcon, il est pris à son propre piège. L’eau qu’il avait emprisonnée dans un barrage est lâchée. Elle noie les forges infernales, soulage les brûlures des arbres en feu et balaie sans pitié les Orques. Saroumane est à présent prisonnier dans sa tour. Gandalf le confiera à la garde de Sylvebarbe. Grâce aux Ents, l’Isengard ne deviendra pas comme le Mordor.

Le Mordor, domaine de Sauron, est une étendue immense de terres dévastées et de roches carbonisées. Le feu y règne, insatiable. L’Œil de Sauron, le grand Œil, n’est qu’une flamme. Ainsi, le feu est-il du côté des forces du mal et, paradoxalement, des ténèbres. En effet, chez Sauron comme chez Saroumane, le feu n’éclaire pas, il aveugle. Chaque fois que Frodon est confronté, par l’intermédiaire de l’anneau ou directement, à l’Oeil de Sauron, il n’en supporte pas l’acuité et doit se détourner ou se protéger. De même ce feu ne réchauffe pas mais il brûle. Pourtant, à l’origine, le feu n’est pas moins naturel que l’eau, l’air ou la terre. Mais le mal consiste justement à avoir volontairement développé cet élément naturel au détriment d’un équilibre nécessaire à la vie. Il n’y a pas d’eau en Mordor, comme il n’y en avait plus en Isengard à cause du barrage. Et sans eau, pas de vie. Les terres du Mordor sont stériles. Les puissances du mal ne se soucient pas « des choses qui poussent. » Contre les ténèbres et le feu qu’elles cultivent luttent la lumière et l’eau.

La lumière est douce. Alors que le feu aveugle, contraignant le regard à se détourner, la lumière attire et guide l’œil. Les femmes elfes, en particulier, éclairent les ténèbres pour les repousser. Quand Frodon, à la suite de sa blessure, agonise dans la nuit, Arwen lui apparaît soudain nimbée de lumière. Surgie, on pourrait même dire jaillie, des ténèbres, elle apporte secours et salut. « Revenez à la lumière » murmure-t-elle en langue elfique au jeune hobbit qui ne l’a pas quittée de yeux. Quand, plus tard, celui-ci se réveille dans la demeure d’Elrond, son visage est cerné du même halo lumineux : la vie a triomphé. Frodon pourra même transporter avec lui un peu de la lumière : avant qu’il ne quitte la Lothlorien pour poursuivre sa quête, Galadriel lui offre « la lumière d’Elendil, notre étoile bien-aimée. » Cette fiole d’apparence si fragile sera bien utile par la suite. Enfin, Arwen demande à son père Elrond de faire reforger l’épée qui doit revenir à Aragorn. « De l’ombre la lumière jaillira, reforgée sera la lame qui a été brisée. » La lumière intervient toujours dans les instants cruciaux.

L’eau, dans une moindre mesure, joue le même rôle salvateur. Elle avait permis à Arwen de sauver Frodon des Nazguls. C’est par voie fluviale qu’Aragron et son armée des morts arriveront pour libérer Minas Tirith. L’eau est surtout « l’arme » qui permet aux Ents de venir à bout de Saroumane. « Libérez les eaux » ordonne Sylvebarbe. Une vague large et puissante dévale alors la montagne. En un sens, l’image de ces flots nettoyant la terre de ce que la technique y avait construit d’infâme n’est-elle pas un tantinet moralisatrice ? Elle flatte le spectateur que la modernité a rendu sensible à « la protection de la nature. » D’ailleurs, l’actualité ne montre-t-elle pas aussi de ces images, elles bien réelles, de terres ravagées que les hommes avaient asséchées, déboisées, aménagées et protégées de façon souvent dérisoire ? L’Isengard ne peut finalement pas résister aux forces de la nature, les Ents et l’eau. Rien ne semble assez solide contre eux sauf une réflexion initiale sur le recours à la technique : quelles ambitions doit-elle servir ?


Faut-il donc condamner la technique ?

On emploie le terme général de « technique » pour désigner la transformation de matières premières, la construction de lieux de vie qui n’auraient jamais existé sans le travail humain… Bref, la technique est l’ensemble des procédés inventés par l’homme pour bâtir un monde tel qu’il le souhaite et non tel que la nature le lui a donné. Mais est-il juste de confondre sous ce mot les entreprises meurtrières de Saroumane, technique de type industrialo-militaire, avec les travaux agricoles qui ont donné naissance à la Comté ou l’artisanat des Nains et des Elfes ? La valeur de la technique dépend non pas de la forme qu’elle prend mais de l’ambition qu’elle sert. C’est ce que montre Le Seigneur des anneaux en mettant en scène des projets divergents. Nous avons évoqué l’attachement à la tradition des Hobbits, des Nains et des Elfes. Leur technique, purement artisanale, est valorisée tout au long des épisodes formant la trilogie car elle est au service du bien-être, de la beauté et de la paix. Ces peuples, assistés de nombreux hommes, d’un magicien et de la nature elle-même, souhaitent que rien ne changent dans l’équilibre qu’ils ont su créer.

Apparaissent au contraire comme forces du mal toutes les entreprises visant à réduire au maximum la nature et la vie. La figure de Saroumane illustre ainsi un certain type d’utilisation abusive de la technique. Le personnage renvoie le spectateur à des interrogations nées au XX° siècle. Les deux conflits mondiaux ont en effet conduit les intellectuels à la méfiance vis-à-vis du progrès tant espéré par leurs aïeux. L’inventivité à la source du confort quotidien et du recul des épidémies et famines a produit aussi gaz toxiques, bombardiers, obus... La bombe atomique de 1945 a même fait redouter une fin du monde imminente. Quant aux endiguements, au percement des montagnes, ils sont autant de blessures irrémédiables, les marques d’un équilibre perdu. À la fin du XX° et au début du XXI° siècle, l’image de la destruction des forêts rappelle que l’Amazonie, ce fameux « poumon de la terre », est menacée et l’humanité avec elle. Quant aux manipulations sur le vivant, en particulier sur les animaux et a fortiori sur les hommes, elles font peur : à vouloir créer un être parfait, ne va-t-on pas engendrer des monstres ? Le Seigneur des anneaux inquiète par la ressemblance de certaines situations avec la réalité mais rassure aussi car finalement, dans la fiction, toutes ces formes du mal technique sont stoppées in extremis.

Pourtant, que d’espoirs portait, en lui-même, le projet de développement technique lorsqu’au XVII° siècle, le philosophe français Descartes invite les hommes « à se rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. » Dans quelle intention ? « Procurer autant qu’il est en nous le bien général de tous les hommes » annonce-t-il dans son célèbre Discours de la méthode publié en 1637. Descartes vit en effet dans une Europe décimée depuis des siècles par la peste et le choléra inexorablement précédés ou suivis de la famine ou la disette. Les hommes sont incapables de se protéger des intempéries qui détruisent leurs récoltes, des rats qui les contaminent, de toutes sortes de vermines qui rongent leurs corps et leurs biens. La campagne du XVII° siècle que Descartes a sous les yeux n’est pas la Comté où il fait bon vivre ni la ville une citadelle blanche et ordonnée comme Minas Tirith. Alors la connaissance de la nature afin de mieux la maîtriser et l’exploiter apparaît au philosophe comme le remède le plus rationnel à tous les maux de son temps. Prier, attendre le bonheur pour l’au-delà ne suffisent pas à cet esprit autant pratique que généreux : il faut agir. Il invente donc en même temps la physique et la technique modernes.

La physique est la connaissance de la nature. Car on ne peut maîtriser que ce que l’on connaît. Descartes ne considère donc plus la nature comme le faisaient les Anciens. Ceux-ci la personnifiaient, la divinisaient même parfois. Descartes ne voit en elle que de la matière qu’il faut étudier pour pouvoir la maîtriser. Mais quand le physicien aura percé ses mystères, le technicien pourra-t-il user d’elle à son gré ? Non. Il s’agit de « se rendre comme maîtres ». La nuance est capitale : la nature continuera à dominer mais l’homme saura composer avec elle pour vivre mieux. « Se rendre comme maîtres » signifie ne plus être victime. Le travail de l’artisan consistera donc à transformer la nature de sorte que « on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent » mais surtout on pourrait veiller à « la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie. » La nature offre des ressources dans lesquelles puiser. Mais ce travail doit toujours être au service de la vie et du bien-être de l’homme, non de sa destruction. Descartes clôt son ouvrage en insistant sur ce point. Il va se consacrer à l’étude de la nature dans le but « de tirer des règles pour la médecine » mais en s’éloignant des « autres desseins, principalement de ceux qui ne sauraient être utiles aux uns qu’en nuisant aux autres. » Probablement Descartes fait-il allusion aux propositions que pourrait lui faire l’État de mettre ses connaissances au service de l’art militaire.

La Comté ressemble donc peut-être au monde dont Descartes rêvait pour ses contemporains. Quant à l’Isengard façonné par Saroumane dans le but de participer au pouvoir avec Sauron, si le philosophe avait pu l’imaginer, il aurait sans doute représenté son cauchemar. Au yeux de tout homme raisonnable, l’Isengard symbolise la perte de le raison car son instigateur n’y maîtrise plus rien, ni ses désirs de puissance, ni ses pulsions de mort. Il n’est pas maître de la nature, ni de la sienne propre, violente et lâche, ni de la nature extérieure qui finit par le vaincre. Ainsi, Le Seigneur des anneaux ne met pas en scène une critique de la technique en général mais très précisément une condamnation de la technique détournée de son but initial, but exprimé par Descartes.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire